Six heures douze

Se lancer

     La nuit est d’encre lorsque je rejoins la zone de départ. Le village de Saint-Catherine doit être beau de jour, avec ses collines environnantes, ses fermes et ses hameaux. Mais pour l’heure, le bourg est plongé dans l’obscurité. Déjà endormi. Il est vingt-trois heures trente ; dans une demi-heure, le mois de novembre s’achève. Bientôt, l’année deux mille vingt-quatre suivra le même chemin.

     Le sol est gelé, l’air me pique le visage. C’est une nuit glaciale qui permet aux étoiles de briller plus que d’ordinaire. Ou bien est-ce grâce à l’éloignement des villes ? La buée sort de ma bouche et se mélange à celle des autres coureuses et coureurs, tout autour de moi. Quatre mille personnes réunies dans ce village qui ne dépassent pas mille âmes, toutes et tous unis pour notre Maratrail. Quarante-cinq kilomètres à travers la nature nous attendent. Dont mille cent mètres de dénivelé positif, j’ai à cœur de le dire. Chaque montée est un défi, alors les chiffres, c’est important. À notre arrivée, Sainte-Catherine sera loin, cachée derrière les prairies et les sous-bois, et Lyon nous accueillera.

     Cette fois-ci, je participe seule. En deux mille vingt-trois, j’étais la quatrième et dernière relayeuse de notre équipe féminine. Une expérience incroyable, mais teintée de la frustration d’avoir couru au petit matin. C’est sous les étoiles que je veux me dépasser. C’est seule que je dois voir jusqu’où mon corps me portera.
Malgré son aval, la kinésithérapeute m’a prévenue  ; mon inflammation au psoas risque de me ralentir. Six semaines de prise en charge et de renforcement musculaire c’est peu, mais l’envie d’essayer est trop forte. L’année deux mille vingt-quatre m’a appris — souvent dans la douleur — que je devais écouter la petite voix en moi. Et cette voix, ce soir, elle me dit : cours, cours, Virginie, tu peux y arriver !

     Mon amie Lise trépigne à mes côtés, juste à côté de la ligne de départ. Sa présence me fait du bien. Elle blague avec deux autres participants, leur rire m’apaise. Je les accompagne. À cause de ma blessure, nos chemins finiront par se séparer, mais c’est ensemble que nous vivons cette attente interminable. 

      Les deux premières vagues de coureuses et de coureurs ont déjà submergé Sainte-Catherine. A quand notre tour ? Des milliers d’oreilles, bouillonnantes, survoltées, boivent les paroles de l’animateur de course, juste devant la ligne. Enfin, le décompte commence. 10… La voix de l’homme, amplifiée par le micro, résonne dans chacun de mes muscles. 9… Je sautille sur place. Je dois garder la chaleur de mon corps et de mon esprit. 8… Les supporters chantent depuis les barrières. 7… Des flashs d’appareils photo crépitent dans un coin. 6… Tout le monde s’unit. Une seule voix, une seule énergie. Une véritable fête. 5… Lise me touche le bras, me souhaite bonne chance. 4… Elle ira plus vite que moi. Qu’importe. On se rejoindra bien quelque part. 3… Je n’entends plus la musique, je n’entends plus les hurlements. 2… Concentre-toi, Virginie. Ce moment, il t’appartient.

S’élancer

     Les milliers de pas martèlent l’herbe gelée, le paysage semble s’animer sous le défilement des silhouettes. Le sol tremble ; le ciel, lui, reste immobile. La lune nous regarde. Je garde éloignés les objectifs de temps trop stricts ; la compétition ne m’intéresse pas cette fois-ci, ni contre les autres ni contre moi-même. Nous, sportifs et sportives, espérons toujours aller plus loin, plus vite, plus haut. Au contraire, je dois apprendre à ralentir. Augmenter encore, ce serait m’oublier ; aujourd’hui, c’est l’émotion qui prime, non la performance. Je veux ressentir la force dans mes muscles, l’adrénaline dans mes veines, et savourer les endorphines lorsque mon corps se reposera enfin. Le terrain est incertain, la nuit glaciale, les risques de chute conséquents. Environ sept heures de course, cela me semble possible. Un espoir réaliste.

     Doucement, je prends mon rythme. Ma lampe frontale sursaute à chacun de mes pas. Elle me guide à travers les champs, les prairies, les sous-bois. Mes jambes évitent les racines, mes bras s’agrippent aux branches, mes pieds foulent la terre et les cailloux. Tout mon corps s’unit à la nature environnante. Mon cœur bat contre mes côtes, mais mon souffle reste calme. Régulier. Je suis bien, ici. Heureuse.

     À certaines étapes, les amis et la famille nous attendent sur les bords des chemins, tels des animaux nocturnes étranges et joyeux. Leur bonne humeur nous accompagne. Leurs chants résonnent entre les arbres, nous portent jusqu’au défi suivant. Plusieurs sont déguisés, se tiennent par les épaules, serrés en file indienne sous l’air de « La chenille », dérangeant probablement les chouettes et les sangliers ; moi, au contraire, je m’en nourris. Je ne les connais pas, pourtant je les remercie. J’avance aussi grâce à leur joie.

    Lorsque les acclamations s’éteignent, les sons de la nuit les remplacent. Une mélodie différente. Ça ulule, ça coasse, ça grince au milieu des champs et des sous-bois. Et par-dessus, la foulée de mes pieds, ma respiration soutenue, mon pouls qui cogne contre mes tympans dans un rythme apaisé. Contrôlé. Derrière moi, je les entends, d’autres coureurs s’approchent. Je reste concentrée sur eux comme sur moi. Ne pas chuter. Ne pas les percuter. Ma trajectoire continue, la leur aussi, unis dans nos bulles respectives, solitaires, mais liés par notre passion commune. Certains me dépassent, d’autres choisissent de marcher. L’inflammation de mon psoas se réveille, se diffuse dans mes cuisses. Malgré la gêne, je suis soulagée. Oui, j’ai mal, mais je sais que je vais tenir. Je m’en sens capable. Je dois juste réduire mon allure. Lise accélère, bien sûr, mais ce n’est pas grave. Elle me sourit, sereine — elle croit en moi comme je crois en elle. On se retrouvera plus tard, plus loin. En attendant, je cours à mon rythme, sous le regard des vaches, des tracteurs endormis et des étoiles.

      Au loin, j’aperçois le deuxième ravito. Je n’avais pas ressenti le besoin de m’arrêter au premier, mais cette fois-ci ma montre et mon corps m’indiquent une pause nécessaire. Déjà trois heures de trail. Je ralentis et passe les portes du gymnase.

    Brusquement, tout devient éblouissant. La lumière crue des néons, le brouhaha dans mes oreilles. La chaleur me monte aux joues. De ce côté-là du monde, l’effervescence est partout. Le parfum des soupes se mélange à celui des thés tandis que les rires et les discussions réchauffent encore l’atmosphère. Les bénévoles, les proches et les participants se rejoignent, s’enlacent, se félicitent. Ici, on se refait. Je jette mon dévolu sur du salé  ; jambon, fromage. De quoi tenir. Alors que mon corps se requinque, mon esprit s’inquiète. L’ambiance est si chaleureuse, si douce… Vais-je réussir à repartir ? Où se situe le prochain ravito ? Pas avant huit kilomètres… Je m’imprègne, je recharge, je bois tout mon soûl de repos et d’humanité avant de regagner le dehors.

     Je laisse derrière moi le carré lumineux du gymnase. Mon nez inspire l’air glacial de décembre, ma bouche recrache la fumée. Mon cœur accélère, doucement. En quelques secondes, je me sens de nouveau à ma place.

   À mesure de notre avancée, nous descendons en altitude. Au lieu de se réchauffer, l’atmosphère se fait plus mordante encore et le brouillard efface les paysages. Cette nuit, tout est inversé. Autour de moi, ce ne sont que silhouettes vagues et floues. Je devine à peine les sentiers, éclairés par ma lampe frontale saturée d’eau. Même l’humidité de ma respiration me fait obstacle. Les autres participants ont disparu dans la brume, mais ils existent toujours, je les entends. Lorsque je me retourne, le ciel semble être descendu sur la terre ; une constellation s’agite au rythme des pas de mes compagnons. Le brouillard paraît magique sous ces centaines de lampes frontales, flottantes toutes seules.

    Soudain, ma montre m’informe que je devrais manger quelque chose, au risque de m’épuiser. Mais je n’ai pas le temps de saisir une barre de céréales. Le halo de lumière sur le sentier faiblit brusquement. L’obscurité devient plus épaisse tandis que ma montre continue de biper. Je reste calme, rassemble mes idées ; j’ai amené une lampe frontale de secours. J’essaie d’ouvrir ma veste pour l’attraper, je tire, descends, remonte, force, mais rien n’y fait. La fermeture est coincée, la luminosité s’amenuise encore, mon estomac commence à gronder. J’agrippe le tissu, écarte la glissière. En vain. Je me retourne, parcours le bitume des yeux  ; là ! Deux hommes, épuisés, marchent un peu plus loin en discutant. Sans attendre, je me précipite sur l’un d’eux et lui demande d’arracher ma veste. Je n’ai pas le temps pour plus de politesse. Il rit. Son ami aussi. Moi-même, je trouve ça drôle, mais alors que la lampe s’éteint doucement, j’insiste. J’ai besoin de mes affaires. Le coureur empoigne ma veste des deux côtés et tire d’un coup sec. Le froid s’insinue en moi, s’infiltre dans mon buste. Il s’excuse de l’avoir cassée, mais peu importe, ce n’est qu’un tissu. Je retrouve l’énergie et la lumière. Pour le remercier, je le motive à continuer sa course, « Accroche ! » je lui répète, comme un wagon s’accrocherait à un train. Mais l’homme refuse. Lui aussi choisit son propre rythme. 

      Il est temps que je reprenne le mien.

     Je longe les champs et les bottes de foin, parcours les collines qui descendent vers d’autres villages. Le brouillard s’amenuise, la température remonte légèrement. J’ai froid, avec ma veste déchirée, mais j’avance. Cela ne compte plus. J’écoute. J’admire. Les décorations de Noël se reflètent dans les devantures des épiceries silencieuses, illuminent les façades des maisons, clignotent au-dessus de ma tête comme des étoiles colorées. La nuit est à nouveau belle. Elle l’est depuis le début, en réalité, dans toute sa variété de paysages et d’atmosphère. Mes sens paraissent plus aiguisés, mes yeux et mes oreilles savourent chaque parcelle de cette course. Consciente de tout.

S’accomplir

   J’entre dans le troisième ravito, mais n’y reste que peu de temps. Je n’en ai pas besoin. Je suis bien. Alignée. Puissante. La douleur, le froid, la fatigue, je les discerne à peine, c’est tenu à distance, loin, camouflés derrière le bonheur de me trouver ici, cette nuit, de sentir mon physique et mon mental liés, enlacés, capables de me porter autant que je le souhaite. Jusqu’où je le souhaite.

      Ce soir, je suis invincible.

   Doucement, l’asphalte remplace la terre. Les étoiles s’éteignent sous le faisceau des lampadaires de la ville. J’entends le reflux lent, tranquille, de la Saône. Le fleuve vient lécher les quais aménagés, vides à cette heure. Je cours, je respire, je cours encore, je continue d’admirer, de m’imprégner de chaque détail, de chaque obstacle que mon corps franchit. C’est bientôt la fin, je le devine dans les silhouettes des immeubles, les fenêtres éclairées des appartements, les voitures qui traversent déjà les avenues. Quelque part, un tramway tinte, s’arrête, laisse descendre les travailleurs matinaux et monter les fêtards tardifs. Un mélange improbable, aussi improbable que la venue de milliers de coureurs dans les rues de Lyon. On nous regarde, on nous encourage. Quelques personnes, enivrées par le défi ou par l’alcool, s’insèrent dans notre groupe. On les accueille, bien sûr. Même s’ils ignorent où nous allons ou quand nous arriverons.

     Au loin, la forme imposante des Halles Tony Garnier surgit dans la nuit, avec sa façade en escalier et ses hautes fenêtres. Mon cœur s’emballe. Malgré l’épuisement, j’accélère. Je m’en sens capable. Mon corps me le dit, mon esprit aussi, alors je les écoute. Je pousse sur mes jambes. Mon pouls cogne contre mes tympans, le sang afflue sur mon visage, je n’entends plus les bruits de la ville et les bruits de la course, je ne vois plus les décorations ni les supporters accoudés aux barrières, j’avale les cinq kilomètres, je me donne, c’est bientôt terminé, je sais que ces dernières minutes resteront gravées. Les larmes me montent aux yeux. Je continue. De gigantesques projecteurs éclairent la ligne d’arrivée, on dirait qu’il fait jour, mais la lune scintille toujours, immobile.

    Et puis, une explosion de joie. Partout, les cris, les rires. Les sanglots aussi, de soulagement, d’épuisement, de bonheur. Je pleure, moi aussi, mais seulement de fierté. Quelqu’un se jette sur moi, me hurle dans l’oreille « tu l’as fait ! Tu l’as fait ! ». Je serre Lise dans mes bras, je ris, je pleure encore. Elle comprend. Elle aussi, elle a terminé la course submergée par l’émotion. Je regarde ma montre, inondée par une nouvelle bouffée de joie : six heures douze. Quarante-cinq kilomètres, mille cent mètres de dénivelé positif, à travers villages silencieux et campagne glacée, en six heures douze.

     Lise et moi rejoignons l’estrade. On nous remet une médaille ; tous les participants en reçoivent une, pourtant elle me paraît inestimable. Lorsque je poserai les yeux sur elle, je me souviendrai de ce que j’ai accompli cette nuit.

      J’ai osé.

Biographie réalisée lors d’une unique séance.

Publiée avec l’accord de la narratrice.

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